Le Droit
Arts, vendredi, 27 avril 2007, p. 38

Le Monde poutt poutt de Bori, un univers théâtral

Mongrain, Marc-André

Avant même d'entrer dans la Salle Jean-Despréz hier soir, un énergumène à grosses lunettes avertit les gens un à un que le spectacle est déjà fini mais qu'on peut quand même entrer pour un vin et fromage. Ce n'était bien sûr qu'un canular : nous nous trouvions déjà dans
le Monde poutt pouttd'Edgar Bori.

Ceux qui connaissent Bori sont habitués au personnage qui camoufle habilement les traits de son visage en spectacle. On part donc en terrain familier avec le poète de dos pour les choses. Mais dès qu'il entame Les lundis, il se retourne, le visage à demi-couvert par un masque blanc, comme le reste de son équipe sur scène. La glace est déjà brisée.

Nous sillonnons cet étrange endroit qu'est le Monde poutt poutt, un univers musical qui donne au qualificatif "théâtral" tout son sens. Chaque pièce contient une mise en scène : Bori et ses acolytes musiciens occupent l'espace en y donnant un sens propre à chaque chanson. Pour Vos papiers, le guitariste Jean-François Proulx en avant-plan danse comme un déjanté pendant que Bori, coiffé d'un chapeau melon, récite la poésie ludique de la pièce, alors que Josiane Paradis, chanteuse auprès de Bori, brandit occasionnellement une lampe de poche pour demander : "Vous avez vos papiers ?".

La construction quasi parfaite du début du spectacle, qui fait le pont avec ses prestations antérieures, fait graduellement place à une folie digne d'un freak show de bon goût, avec retenue. Sporadiquement, Michel (l'énergumène de l'avant-spectacle) resurgit, notamment pour jouer de la pompe à bicycle, frapper sur une valise avec un siphon à toilette et même pour un numéro d'acrobatie à vélo !

Derrière le masque

Puis vient Même que si, au début de la deuxième partie. Au moment de prononcer "je veux ma face dans le journal", il enlève le masque. Nous voici en pleine intimité et bien que l'on veuille respecter le concept "anti-image" de l'artiste intègre, on ne peut faire autrement que de se sentir privilégiés de ce moment spécial, cette permission de finalement regarder Bori dans le blanc des yeux pour savourer ses expressions faciales à chaque chanson. S'ensuivent un Cyrano touchant, puis Tu m'as laissé, tout aussi sublime, avec un parapluie qui surplombe la tête du chanteur.

Le spectacle continue de se déconstruire et prend des airs de plus en plus dénudés. Le chanteur et ses quatre musiciens interprètent Petite fille assis en rond (Bori est même assis parterre).

On pousse encore plus loin le concept avec les instruments débranchés pour C'est dire. Quelques chansons encore, puis la foule refuse de quitter ce Monde poutt poutt. "Puisque je ne ferai pas cette carrière pour toujours, il fallait qu'on se rencontre. Mais en sortant d'ici, vous n'avez rien vu, d'accord ?", résume Bori avant de terminer avec Gaspar. Motus et bouche cousue.

mamongrain@ledroit.com