Entretien avec Buck 65

Directement de Nouvelle-Écosse

       Imaginez un artiste hip-hop provenant des bas-fonds de Lower Sackville en Nouvelle-Écosse dont les principales influences sont la littérature, le cinéma de David Lynch et la musique de Tom Waits, Bob Dylan et Woody Guthrie. Loin d'être le portrait typique du rappeur modèle de notre époque, Buck 65 restitue ce qui a longtemps manqué à la culture hiphop : de l'originalité et du neuf.
 

     De toute façon, Richard Terfry (de son vrai nom) ne s'inclut pas dans le mouvement hiphop qu'il qualifie de "juvénile" et "conservateur". " L'idée d'une personne de 65 ans qui rappe ou écoute du hiphop, c'est drôle. Mais pourquoi ? " se questionne Buck. " C'est de la musique qui refuse de grandir ". Certes, les oreilles peu attentives se contenteront de l'étiqueter "rappeur" mais une écoute diligente dévoile un contenu d'une profondeur surprenante. Ses textes se rapportent davantage à la musique folk où les paroliers jouent plus souvent qu'autrement le rôle de conteurs. " Raconter des histoires est devenu une partie importante de ce que je fais ", admet Buck. À ce niveau, l'artiste néo-écossais est loin de nier ses influences : il est un véritable disciple du vétéran de la chanson contemporaine américaine Tom Waits. " Si je pouvais voler une carrière et me l'approprier, ce serait sûrement la sienne ! " Bien que le style musical de Terfry ressemble peu à celui de Waits, les textes et le personnage qu'il incarne sur scène lui sont très apparentés. Inspiré de l'humour noir qui caractérise son idole, Buck fume un cigare en chocolat pour se donner un look de vieux mafioso, gronde des histoires abracadabrantes d'une voix grave et écorchée et lance de temps à autres un nuage de confettis sortis d'une de ses poches tel un prestidigitateur. Son charisme, son éloquence et sa spontanéité sur scène, tant dans ses chansons que dans ses monologues, lui valent l'attention inébranlable de son auditoire.

     Mais si les paroles de Buck 65 sont fortement inspirées des vétérans de la chanson, sa facette musicale tient plutôt ses racines des nouvelles tendances et du cinéma. Les mélodies rappellent parfois ce qu'ont fait les Beastie Boys dans les années 90 mais avec quelques tournures électroniques à la DJ Shadow et une atmosphère cinétique intrigante. Inspirées du funk, du rock et même du punk, ses orchestrations sont imprévisibles et fascinantes. Rien ne semble gêner la créativité de Buck 65 !

     Nouvellement signé sous le géant Warner Music, Buck se permet tout de même de conserver son lien direct avec le public et sa licence artistique proverbiale. Pleinement conscient des craintes de ses fans qui le suivaient bien avant sa graduation, Buck 65 a sorti, en mai dernier, l'album Square, une œuvre de 4 longues pièces aussi peu conventionnelle qu'il est permis de le faire. Et voilà qu'à peine quelques mois plus tard, il récidive avec Talkin' Honky Blues qui lui vaut son premier hit radiophonique Wicked & Weird. Entre temps, Warner a ressorti avec succès les 4 albums de catalogue que Buck avait produit entre 1997 et 2002. Lentement mais sûrement, l'artiste qui compte plus d'une décennie d'expérience se monte une confortable niche autant en Amérique du nord qu'en Europe.

 

Marc-André Mongrain
La Rotonde, Volume LXXI No.4, 29 septembre, p.14.