Industrie du disque vs partage de fichier (3 de 3)

Une proposition équitable

 

Suite aux deux précédents articles de cette brève série, force nous est de constater que le merveilleux monde de l'industrie musicale est en pleine crise. L'heureux paradis artistique dans lequel s'étaient confortablement installés ces braves majors du disque depuis quelques décennies est sur le point d'être perdu. Mais rassurons-nous car dans la tourmente, certains phares de la sagesse éclairent le monde de leurs étincelantes pensées. Nous tâcherons, bien humblement, d'en refléter ici la lumière.

Rendons aux Césars du disque ce qui leur revient et commençons par dévoiler ce que nous comprenons de leur position. Comme la vente de CD est encore profitable (bien qu'en constant effondrement), les majors défendront becs et ongles ce qui est le soutient financier de toute leur sublime construction industrielle. Sans fourbir leurs armes trop longtemps, ils attaquent déjà en justices les crapuleux concepteurs des logiciels de partages de fichiers. Ils mettent sur pied des campagnes d'informations pour le moins audacieuses qui préviennent directement les cyber-voleurs qu'ils seront bientôt punis pour leurs crimes infâmes. Certaines déclarations de la RIAA vont même jusqu'à parler de virus informatique en train d'êtres conçus pour réaliser cet objectif. Finalement, les gourous du capitalisme artistique harcèlent les honnêtes acheteurs de disques à l'aide de petits papiers au contenu moralisateur à l'intérieur des boîtiers de CD pour convaincre ceux-ci de ne pas franchir la ligne qui les sépare de cette hérésie qu'est le téléchargement ou la copie de disques.

Nous pensons que cette technique légaliste et agressive sera maintenue tant que la vente de musique sera profitable. À partir du jour où le démoniaque échange de musique aura détruit la rentabilité de la musique sur support, il y a fort à parier que celle-ci se réduira aux singles. Étant la principale activité profitable capable de survivre à l'avènement du Net, les spectacles deviendront rapidement la viande de l'industrie. La gratuité s'emparant des singles, ceux-ci ne serviront qu'à mousser la popularité des spectacles. Cette superbe technique aurait comme résultat de ramener Internet à ce que l'entreprise privée a toujours voulu qu'il soit : un outil promotionnel hautement efficace. De plus, les artistes seront sans doute soumis à une pression écrasante pour performer davantage en concert et les tournées s'alourdiront.

Ceci dit, cette vision et parfois même les démarches actuelles de la RIAA ne plaisent pas à tous les artistes. Il est clair aussi pour eux qu'à long terme, leurs royautés sur le matériel enregistré se réduira comme peau de chagrin C'est pourquoi beaucoup d'associations d'artistes (dont notre ADISQ nationale) ont plus tendance à pencher pour l'imposition d'une taxe sur les CD inscriptibles et sur les connexions Internet. Ces taxes seraient réparties de la même façon que le sont les droits d'auteurs pour les photocopies. Suivant cette impressionnante logique, l'État viendrait augmenter les frais liés à l'informatique en général et rendrait Internet accessible à moins de gens tout en légitimant la copie de la musique pour ceux qui ont les moyens de payer ces éventuelles taxes : "Que seuls les riches puissent voler!"

Bien sur, l'industrie et les artistes proposent des solutions et rédigent des plans qui leur rendraient grandement service. Loin de nous l'idée de vilipender ces suggestions mais permettez aux audacieux hurluberlus que nous sommes, d'offrir une alternative osant sortir de ces deux magistrales visions qui prennent pour l'instant tout l'espace disponible. Au lieu de voir dans le partage de fichier un désastre auquel il faut remédier, les farfelus comme nous y voient un riche opportunité de changer notre rapport avec l'art. En fait, selon nous, ce rapport changera de toute façon maintenant que le cap de l'accessibilité et de la gratuité est passé. C'est la raison pour laquelle l'option des téléchargements payants ne peut fonctionner. Nul ne voudra donner un sous à une compagnie pour obtenir un service à peine comparable à celui des logiciels de téléchargements gratuits. De toute façon, " même si les ventes semblent aller bien chez iTunes, il devrait s'effectuer un nombre énorme de téléchargements pour que ça devienne une véritable source de revenus " selon Whitney Broussard, une avocate de la firme Selverne, Mandelbaum & Mintz (Billboard 12/07).

Donc, en tant que citoyens nous avons le choix de laisser l'industrie (plus ou moins de concert avec les artistes et le gouvernement) décider des paramètres de ce rapport ou de prendre les rênes et de le réinventer.

Allons-y d'une suggestion. Imaginez une société d'État qui mettrait sur pied un logiciel fiable où tous ceux qui voudraient rendre leur musique disponible pourraient le faire. Cette musique serait accessible par tous sur Internet et serait classée de façon intelligente et facile d'accès (ce qui manque souvent aux logiciels actuels). Ce logiciel récolterait les statistiques des téléchargements. Selon les chiffres amassés par la société d'État, le gouvernement rémunérerait les artistes avec un certain pourcentage ou un montant par pièce téléchargée. La somme totale investit ou la valeur d'une pièce serait déterminée par le gouvernement. Évidemment, une démocratie et une économie participative où toute la population (donc tous ceux qui ont la possibilité d'être des artistes et des auditeurs) peut participer à l'établissement du prix serait préférable, voire nécessaire.

Une telle démarche permettrait de rendre l'art musical disponible à tous, sans distinction de classe ou d'état, tout en assurant une juste rémunération des artistes. Il mettrait également fin aux filtrages de l'industrie qui limitent autant les artistes que le public. L'impôt étant plus juste qu'une taxe (car le taux d'imposition est progressif selon les revenus des contribuables), cette solution est préférable à une éventuelle taxation des CD inscriptibles ou sur les connexions Internet.

Avec les moyens d'enregistrements de plus en plus accessibles aux particuliers, il y a fort à parier que nous assisterions à une forte croissance du nombre de pièces disponibles et, par conséquent, à une variété accrue de la culture. De plus, comme le partage de fichier s'étend maintenant aux films et de plus en plus aux livres nous aurions un système prêt pour établir, là aussi, un nouveau rapport avec ces formes d'art.

Certes, convaincre tous et chacun de démolir et rebâtir notre système d'exploitation de l'art demeure le principal obstacle. Il va de soi que les nombreux fonctionnaires de l'industrie du disque en prendraient pour leur rhume. Plusieurs emplois seraient perdus (toutes les raisons nous portent à croire qu'ils le seront de toute façon) et d'autres réorientés. Il faudra aussi convaincre les utilisateurs actuels des logiciels de partage que cette situation ne peut pas durer et qu'un investissement public est nécessaire pour que les artistes puissent s'émanciper pleinement.

Si cela semble être toute une entreprise à première vue il est clair qu’elle est à la fois nécessaire et inéluctable. Quand le progrès fait qu’un système s’effondre, mieux vaut commencer à bâtir du neuf que de pleurer le vieux.

 

Partage de fichier vs Industrie du disque:
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Marc-André Mongrain
Simon Tremblay Pepin
Le Couac, septembre 2003.