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La licorne
Qui n'a pas entendu parler de cette créature pourtant mythique? Symbole de l'imaginaire, la licorne éveille en chacun de nous une image claire dans un environnement flou, tout comme la fiction. Et bien que personne n'ait jamais réellement vu ni toucher une licorne, nous en avons tous, à quelques différences près, la même conception. Mais comment un mythe, une fabulation peut-elle engendrer une représentation commune?
"Nous vivons dans une ère fictive", protestait le documentariste américain Michael Moore lors de son discours aux Oscars, le 23 mars dernier. En effet, plutôt que de fouiller dans la réalité, le cinéma américain, qui est le seul cinéma vu partout dans le monde, nous en construit une à son image. L'invincibilité, les confrontations, la beauté standardisée, l'accomplissement absolu, les héros et la célérité américaines nous bombardent de partout, allant même jusqu'à contaminer le cinéma des autres nations. La fiction qui, de nature, devrait nous faire rêver, stimuler notre imaginaire, nous permettre de concevoir les multiples hypothèses de ce qui échappe à l'humanité, faute de n'avoir que cinq sens, nous aliène. Dictée par nos voisins du sud, la fiction est devenue à son image. Transcendant le cinéma, elle nous entoure. Ce montage du réel empoisonne jusqu'à la réalité. Son manichéisme nous porte à supporter un président qui nous mène à une " guerre fictive pour des raisons fictives ". Sa prévisibilité nourrit les stéréotypes. Elle exhorte la peur. Cette même peur qui maintient " la loi et l'ordre ". Cette culture de la peur qui garde les gens près de leur arme, prêts à se défendre en tout temps. C'est ce que Bowling for Columbine nous porte à comprendre (nous y reviendrons).
Le narval
Pour sa part, ce gros mammifère cétacé, pourtant réel, n'inspire que peu sinon rien pour la plupart. Après avoir demandé à quelques ami(e)s universitaires " qu'est-ce que la narval? ", la majorité l'ignorait. La réponse la plus significative m'est venue quand j'ai fait référence à la " licorne de mer ". On m'a répondu que " les chevaux ne savent pas nager. " Soudainement, le narval m'est apparu plus symbolique que je ne le croyais. Serait-ce possible que les gens connaissent plus la fiction que la réalité, à un point même où ils ne peuvent concevoir la réalité qui les entoure que par lien avec la fiction qu'ils vivent? J'ai tout de suite compris le triste sort du documentaire et son manque de popularité. Le narval est bien réel mais personne ne s'y intéresse. Peut-être n'y a-t-il que les scientifiques et les intellectuels qui étudient le narval, ceux qui tentent de comprendre le monde. Ainsi, la réalité n'est réservée qu'à " l'élite " qui refuse de se gaver de construits, ceux qui contestent la paresse des contes de fées. Il existe en ce monde des situations réelles, des causes authentiques, des diégèses " naturelles " qui ne demandent qu'à être exploitées au cinéma.
Revenons à Bowling for Columbine. Un extrait du film nous présente Michael Moore accompagné de deux blessés de la tragédie du Columbine High School se rendant aux bureaux corporatifs du K-Mart pour faire cesser la vente de munitions. À sa deuxième visite, cette fois accompagné des médias, le trio parvient à ses fins et la représentante de K-Mart annonce que la chaîne mettra fin à la vente de projectiles en dedans de 90 jours. Michael Moore se retrouve avec une excellente scène de film et une action sociale favorable. Il suffisait d'y penser et d'agir.
Mais Hollywood nous propose tant de scénarios plus faciles. Le documentaire ne nous présente que le réel tel quel. Pourtant, L'acadie, l'acadie ?!? nous propose une aventure, celle d'une troupe de jeunes francophones de l'université de Moncton qui se battent pour leur langue, pour leur identité. Nul ne sait s'ils y parviendront. Nous savons bien, en revanche, que Tom Cruise et Nicole Kidman vivront ensemble heureux et amoureux à la fin d'un film américain parce qu'Hollywood "se contente de la licorne". Et on en vient à croire que la vraie vie, celle de tous les jours, est comme celle que la culture populaire nous propose. Notre voisinage qui entourait notre maison s'est vu substitué par un autre entrant par notre télévision. La réalité n'est que ce qu'on en perçoit et nous n'en percevons que ce qui est fictif. "La licorne a la dent plus dure que le narval."
Pierre Perrault nous a offert une vie de cinéma " de l'amitié, de l'humanité, de la fraternité à hauteur d'homme " et pourtant, peu de gens le connaissent. Asservis à la culture américaine, nous vivons dans une " ère fictive ", une société de l'image dominée par le superficiel et le divertissement abruti et aliénant dirigée par nos confrères américains où le réel n'occupe qu'un minime espace.
Marc-André Mongrain
Dans le cadre du cours de Cinéma, Université d'Ottawa, printemps 2003.
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