Le Droit
Manchette, vendredi 27 juillet 2007, p. 2

Les Simpson à la sauce québécoise

Mongrain, Marc-André
Collaboration spéciale

Alors qu'aux États-Unis, on déroule le tapis jaune au créateur Matt Groening et à sa bande dans le cadre de la sortie fort attendue du premier film des Simpson, les projecteurs se tournent, au Québec, vers les doubleurs du long métrage. Une attention inhabituelle, mais bien méritée, pour des gens qui travaillent généralement dans l'ombre.

"Ça fait une bonne dizaine d'années que j'adapte, et je n'ai jamais senti autant d'attentes envers des doubleurs", admet Benoît Rousseau, l'un des quatre adaptateurs des Simpson en québécois. Rejoint par téléphone à son domicile, Rousseau n'en finit plus de répondre aux questions des journalistes ces jours-ci, pendant que sa conjointe Johanne Léveillé, qui incarne Bart et dirige l'équipe de doublage, intervient de temps à autre pour y ajouter son grain de sel, directement de sa cuisine.

"On sent que notre travail est scruté à la loupe par les spectateurs et les journalistes aussi", confie celui qui prête également sa voix à de multiples personnages dont Lenny, Kurk Van Houten, Duffman et Troy McClure. La véritable voix de Benoît Rousseau ressemble d'ailleurs beaucoup à celle de ce dernier, ce qui, vous le devinerez, est fort déconcertant pour un jeune journaliste de la génération Simpson à l'autre bout du fil.

Un doublage à succès

Toutes ces attentes n'y sont pas pour rien. Le doublage québécois des Simpson a largement alimenté l'histoire d'amour entre le Québec et les personnages jaunes pourtant si typiquement américains. Chez Télétoon, qui diffuse les Simpson en québécois à raison d'au moins deux épisodes par jour depuis la naissance de la chaîne en 1997, l'émission est une véritable vache à lait et se retrouve invariablement dans le top 3 des cotes d'écoute depuis le tout début. "La popularité des Simpson ne dérougit pas, tout âge confondu", souligne Nathalie Dion, relationniste de presse pour le canal de dessins animés. Télétoon détient l'exclusivité sur les épisodes doublés au Québec des saisons 13 à 17, soit depuis que TQS a déposé le flambeau.

Contrairement à la série télé doublée chez Technicolor Services créatifs, le contrat de doublage du film s'est retrouvé entre les mains du studio concurrent Cinélume, qui a aussi hérité du doublage québécois des gros canons Transformers et Hairspray, également à l'affiche cet été. Le projet, que le président de Cinélume Vasco Nicolov considère "prestigieux, mais peu lucratif" étant donné le temps que le studio doit prendre pour la promotion du film, a exigé deux semaines d'écriture, puis deux semaines d'enregistrement, en partie sur des animations inachevées. Avec un budget estimé à 70 000 $, le doublage du film emploie 16 comédiens québécois soit la même distribution que la série télé, Marc Labrèche (qui prête sa voix à Krusty le clown) en moins.

On retrouve donc Hubert Gagnon (Homer), Béatrice Picard (Marge), Bernard Fortin (Ned Flanders et le chef Wiggum), Edgar Fruitier (M. Burns) et le reste de la bande. "C'est un projet particulier parce qu'ils (les doubleurs) savaient déjà quoi faire. C'est une machine déjà rodée. On prend un peu plus notre temps que pour les autres projets, on y met un peu plus de soin ; il faut s'assurer qu'on mette la même saveur que la série télé", souligne-t-il.

Cinélume servait principalement de liaison entre l'équipe de doublage et le producteur original 20th Century Fox, qui a pratiquement donné carte blanche aux Québécois. "Ça fait 17 ans que c'est la même équipe qui y travaille, explique Benoît Rousseau. Ils seraient bien mal placés pour nous donner des contraintes. De toute façon, ça fait partie de la mystique des Simpson de ne pas écouter les notes de service, en partant de la version originale qui se moque de Fox (le réseau-mère des Simpson) constamment".

Un accent bien de chez nous

On explique souvent le succès de la version québécoise du dessin animé de Matt Groening par son haut niveau d'intégration de la culture populaire québécoise. Benoît Rousseau tend à relativiser cette réponse. "Moi, je vais partir beaucoup du côté américain. Je vais y aller sur les références de base. Johanne (Léveillé) le révise comme si elle partait du français. Réplique pour réplique, il faut trouver l'équivalent québécois. Si la référence américaine est méchante ou acerbe, il faut l'être au même niveau en québécois. Ce n'est pas notre job d'aller plus loin qu'en anglais, il faut juste rendre l'acidité du propos original, s'il y a lieu", explique-t-il.

Il faut dire que le langage familier y compte également pour beaucoup. Selon l'adaptateur, il s'agit d'un accent particulier qui rejoint le Québec en entier "parce qu'il y a des bouts de Montréal, d'autres de Sorel, mais au bout du compte, de nulle part en particulier".

"À l'époque où les Simpson ont commencé à être doublés, il y a plus de quinze ans, la seule référence de doublage purement québécoise venait des Pierrafeu. Paul Berval, Claude Michaud et compagnie ont ouvert des portes, mais peu s'y sont aventurés par la suite. On dirait que les gens ont encore peur d'entendre nos voix sur leurs personnages". Il estime d'ailleurs que le défi d'apposer des voix québécoises est plus grand qu'en français international. "Il faut être plus vrai en Québécois. Souvent en français international, l'exercice finit par ressembler à ce que j'appellerais un "doublage de boulevard" sur un film".

Malgré l'attention qui revient à son travail, Benoît Rousseau, au nom de l'équipe de doublage, refuse de prendre tout le crédit pour cette histoire à succès.

"C'est bien de reconnaître le talent de la troupe de doubleurs, mais il faut avant tout s'incliner devant le génie qu'il y a en arrière : les auteurs originaux. Quand c'est écrit au point de révolutionner l'écriture comique nord-américaine, il faut juste atteindre un certain pourcentage de leur talent et c'est automatiquement génial. Il y a un degré d'écriture à l'intérieur de l'écriture. C'est un des seuls shows que je connaisse où le niveau de degrés dépasse la capacité du public à l'absorber".

Les Simpson : le film sort aujourd'hui même, en version québécoise, dans la vaste majorité des salles de cinéma du Québec.

Catégorie : Actualités
Sujet(s) uniforme(s) : Cinéma; Radio et télévision
Taille : Long, 742 mots

© 2007 Le Droit. Tous droits réservés.

Doc. : news·20070727·LT·0001





Ce matériel est protégé par les droits d'auteur.Tous droits réservés.
© 2001 CEDROM-SNi